A G R I B A S H I N G

agroterrorisme_michel_tarrierL’agriculture est indispensable et principale source de nourriture pour l’humanité aux yeux des uns, alors que d’autres y voient une destruction toujours plus importante des milieux naturels, une pollution meurtrière aux pesticides voire carrément du terrorisme. Pour mieux comprendre ces points de vue, le livre « Agroterrorisme dans votre assiette » de Michel Tarrier vaut le détour.

Comme souvent, les avis sont peu nuancés et les extrêmes ne parviennent pas à se comprendre. C’est ainsi qu’une augmentation significative du harcèlement et même des agressions d’agriculteurs et d’éleveurs en France est constatée. Les propos agressifs, parfois haineux, et les critiques acerbes des agriculteurs et de leur métier sont désormais appelés « agribashing », les mots anglophones étant actuellement à la mode.

parisien_agribashing

Bien qu’il soit habituel, dans nos sociétés, d’entendre des propos extrêmes et peu d’avis modérés sur la plupart des (nombreux) sujets de discorde entre les humains, il est assez facile de voir pourquoi ce domaine, en particulier, est si polémique. Un cultivateur qui pense faire pour le mieux, travaillant de longues heures, tout en étant sous-payé, ne peut pas accepter que les gens qu’il nourrit l’insultent ! Il est tout aussi compréhensible que les gens conscients de l’impact sur la santé, ainsi que sur les animaux et les écosystèmes, des millions de litres de pesticides déversés dans la nature par cette activité, la critiquent sans réserve. Sans même parler de la déforestation, des engrais qui eutrophisent l’eau douce ou encore des labours qui appauvrissent la biodiversité. Dès lors, qu’en est-il ? Qui a raison ? Que faut-il faire ?

L’agriculture : nourrit-elle le monde ou détruit-elle la biosphère ?

« Les deux mon capitaine ! » pourrait-on s’exclamer, se rappelant que l’un n’empêche pas l’autre. Une activité peut nourrir les gens, bien ou mal, et peut aussi détruire la biosphère. Le point crucial est de savoir comment on nourrit les gens. Avant de voir si c’est un problème d’utilisation d’une technique agricole plutôt qu’un autre, voyons ce qu’est vraiment l’agriculture.

L’agriculture, c’est un processus par lequel les êtres humains aménagent leurs écosystèmes et contrôlent le cycle biologique d’espèces domestiquées, dans le but de produire des aliments et d’autres ressources utiles à leurs sociétés. Elle désigne l’ensemble des savoir-faire et activités ayant pour objet la culture des sols, et, plus généralement, l’ensemble des travaux sur le milieu naturel (pas seulement terrestre) permettant de cultiver et prélever des êtres vivants (végétaux, animaux, voire champignons ou microbes) utiles à l’être humain (Wikipedia).

deforestation_soja_bresil_amazonie_greenpeaceCela implique donc d’imposer à l’écosystème, dans un endroit donné, de produire ce que nous souhaitons qui peut être tout à fait autre chose que ce que cet écosystème produit naturellement. Voyons un exemple simple : on est en zone climax forestière, ce qu’il y a de plus répandu sur terre, et on veut faire un champ. Que ce soit du soja, du blé, du maïs, du riz, des pommes de terre, des betteraves ou du colza ne change rien ! Dans tous les cas, on va couper la forêt et devoir l’empêcher de repousser.

Il faut se rappeler que la forêt pousse rarement dans un endroit ouvert sans arbre. Il y a divers milieux de transition qui amènent, finalement, au climax, et le processus peut prendre des centaines ou des milliers d’années : voir notre article « à quoi servent les écosystèmes » qui rappelle également la notion de climax.

Pour créer ces milieux de transition, l’action des animaux est essentielle. Ce sont souvent eux qui dégagent ou “nettoient” un site pour que la végétation du milieu naturel qui est censée succéder à la situation du moment présent puisse s’épanouir. Autrement dit, si l’endroit est couvert de blé ou de soja, ce sont les animaux qui vont détruire le blé ou le soja et/ou l’empêcher de repousser pour laisser la place au milieu de transition dont l’écosystème a besoin pour progressivement reconstituer « sa » forêt. Ce sont aussi les animaux qui aident à la fertilisation du sol, à la dissémination des graines, etc.

Ces animaux, indispensables aux écosystèmes, sont donc nécessairement un problème pour l’agriculture puisque leur rôle est de faire disparaître les champs au profit d’autre chose. Ainsi, l’agriculteur va devoir constamment lutter contre les animaux sauvages, que ce soit les insectes ou d’autres invertébrés, des mammifères, des oiseaux ou des reptiles. Il va aussi retirer la végétation naturelle qui tente de pousser. En un mot, l’agriculture est une lutte constante contre la nature. Il ne s’agit pas que de planter et voir grandir sa production, il s’agit d’empêcher l’écosystème de suivre son fonctionnement naturel. On voit donc que l’agriculture, dans son essence même, est une guerre sans fin contre les écosystèmes. Les problèmes qui y sont liés sont désormais exacerbés, pour deux raisons qui sont d’ailleurs en relation : l’augmentation de la population, qui entraîne une augmentation proportionnelle du besoin de nourriture, donc d’espaces cultivés, et l’industrialisation, rendue possible (certains diraient nécessaire) car la demande de la population grandissante est colossale.

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Si plus personne ne nie l’impact négatif de l’agriculture sur la biodiversité, certains estiment qu’il est acceptable ou même négligeable alors que d’autres estiment que c’est dramatique et qu’il faut changer de manière de produire notre nourriture au plus vite. La question est donc : existe-t-il une alternative vraiment meilleure ?

Peut-on nourrir l’humanité sans détruire la vie sauvage ?

population_mondialeLa planète n’est pas infinie et, quelle que soit la manière de produire la nourriture, il y a forcément un nombre maximum d’humains que la Terre peut supporter. Il y a aussi une limite au nombre d’animaux que la terre peut accueillir, et cela comprend les humains. Pour visualiser de façon plus simple, prenez un espace plus petit : une île, une vallée, un bateau, un radeau… n’importe lequel qui vous inspire. Voyez que cet espace peut accueillir et nourrir un certain nombre d’humains. Que ce soit 100 000, 5 000, 250 ou 20, il est facile de comprendre que si on y met 50 000, 2 500, 150 ou 10 vaches, éléphants, lions ou même lapins, ce lieu ne pourra plus accueillir autant d’humains.

On peut le voir différemment : s’il y a des humains partout, il n’y a forcément plus de place pour des animaux, sauvages ou non.

Le problème de la surpopulation n’est presque plus nié par personne, sauf certains religieux qui ne se basent pas sur des observations scientifiques. Avec notre façon de vivre, nous impactons de façon insupportable les milieux naturels. Cela ne prouve pas qu’avec une autre façon de vivre, nous pourrions nourrir 8 milliards d’humains ou plus sans tout détruire. Il faut y réfléchir avec la tête froide pour calculer, approximativement, si les ressources et l’espace sont disponibles pour une telle population. En regardant ça de plus près, on va voir si l’agriculture est un problème en soi, ou si son impact négatif très significatif n’est en fait qu’une conséquence de la surpopulation, et que la seule manière de diminuer cet impact de la production de nourriture est de réduire le nombre d’humains.

Une certitude pour commencer : si nous ne changeons rien à notre façon de vivre, alors il faut diminuer la population pour diminuer notre impact sur la nature (climat, biodiversité, etc.). C’est une évidence mais ce n’est pas le point crucial de l’article. C’est le contraire que nous nous demandons : sachant que la population humaine n’est pas en voie de décroître dans un avenir proche, peut-on diminuer drastiquement notre impact négatif et, si oui, en quoi l’agriculture est-elle concernée ?

Une seconde certitude permet de s’assurer que notre questionnement est vraiment utile. En additionnant la nourriture végétale produite aujourd’hui pour la consommation humaine et celle utilisée par l’élevage, l’humain produit plus de nutriments qu’il en faut pour nourrir tout le monde – explications chiffrées ici. On sait donc que c’est possible de nourrir tout le monde (alors qu’aujourd’hui 10% de la population est affamée) ; la question reste : avec quel impact sur la vie sauvage et comment le minimiser ?

Une autre agriculture ou un autre mode de production de la nourriture ?

pesticides1Nous avons vu que l’agriculture est une lutte contre la nature, et que la surpopulation exacerbe l’impact de toutes nos activités. En étant nombreux, on met donc la pression sur l’agriculture pour lutter plus fortement contre la nature, ce qu’elle fait à coup de machines en tout genre, d’insecticides, d’avicides, d’herbicides, de fongicides et j’en passe.

Quelles sont les alternatives ? Il existe des techniques agricoles plus douces, telles que le bio, la biodynamie, etc. Sont-elles des solutions ?

Dans un champ bio, il y a plus de papillons et d’oiseaux que dans un champ pulvérisé, donc ces techniques constituent, sans aucun doute, un pas en avant. Néanmoins, c’est loin d’être aussi simple. Soit une partie de la production est partagée avec la vie sauvage : l’agriculteur accepte que les oiseaux mangent une partie de ses fruits, de ses graines ; il accepte que les mammifères broutent une partie de ses plantes. Dans ce cas, sa production va forcément être un peu moins, et pour nourrir tout le monde, il faudra plus d’espace… donc détruire encore plus de milieux naturels.

Soit, sans produits toxiques mais avec des filets, des clôtures et d’autres méthodes non-létales, il va empêcher la faune de consommer sa production. Dès lors, les animaux concernés devront aller ailleurs. Mais où ailleurs ? Tout est exploité partout ! On chasse les oiseaux de nos fruitiers, mais qu’est-ce que les frugivores vont alors manger ? Dans beaucoup de régions, en dehors des fruitiers cultivés, on ne trouve presque plus rien. Chassée des champs et des vergers, la faune ne pourra alors que vivre dans les rares espaces naturels qui restent, quand il en reste, et les populations seront donc très réduites. C’est, en fait, la situation actuelle ; rappelons par exemple que seuls 3-4% de la masse mondiale des mammifères est sauvage alors que le bétail, les animaux domestiques et les humains totalisent 96-97%.

Plus les humains augmentent, plus le besoin d’espace augmente, moins il y a d’espaces naturels, plus les populations diminuent, ce qui provoque des disparitions d’espèces en masse.

Il faudrait donc trouver une solution pour produire beaucoup de nourriture pour nous sans empêcher la faune sauvage de vivre dans les régions exploitées. Est-ce possible ? N’est-ce pas ce que prétend faire la permaculture ?

La permaculture, une solution globale ou une utopie irréalisable ?

filet_anti_insecteBio ou pas, l’idée d’agriculture est de détruire l’écosystème pour en créer un autre que nous avons choisi. On défriche, on coupe les arbres, on arrache les plantes sauvages, on retourne la terre, on gratte le sol… d’une manière ou d’une autre, l’agriculture ne laisse aucune place au climax tel qu’il existe sans intervention humaine. Voyez le filet anti-insecte ci-dessus : non létal, certes, mais il s’agit bien d’empêcher les animaux de se nourrir ou de “faire leur travail”.

La permaculture refuse cette destruction et propose de travailler en collaboration avec l’écosystème pour produire à la fois de la nourriture qui nous convient, et continuer à nourrir la biodiversité présente indépendamment des activités humaines. Sans rentrer dans les détails de la notion de permaculture, il faut vérifier que la question ait vraiment un sens. À première vue, si on part du principe de partager la production, il y aura forcément moins de quantité pour les humains que si nous gardons tout pour nous ; et cela implique donc de plus grandes surfaces, sauf… si la production totale était bien supérieure avec notre technique permacole. C’est donc toute la question : peut-on produire BEAUCOUP plus en permaculture qu’avec l’agriculture ?

permaculture_terra_symbiosis

Pour s’assurer d’avoir une réponse réaliste, il faut se remémorer un détail crucial. Tout climax produit nécessairement plus de biomasse que n’importe quel autre milieu naturel possible sur le même biotope, et c’est pour ça qu’il est le climax.

Ces notions sont peut-être obscures pour une partie des lecteurs, alors expliquons de façon simplifiée. Dans un lieu donné avec ses caractéristiques physiques (roches, relief, climat, humidité, etc), ce qu’on appelle le biotope (trop souvent confondu avec le milieu), divers milieux sont possibles. D’ailleurs, si ce lieu est désertique suite à un accident ou une activité humaine, plusieurs milieux de transition vont se succéder avant d’atteindre le climax : prairie, broussailles, buissons, boisement ouvert puis, finalement, la forêt. De tous ces milieux qui peuvent exister dans ce lieu (selon le biotope, donc), c’est la forêt qui produit le plus de biomasse. C’est toujours le milieu qui produit le plus qui est le plus stable dans le temps et semble donc l’aboutissement de l’évolution de l’écosystème ; autrement dit, pour des raisons dont nous ne discuterons pas ici, la nature essaye toujours de produire plus.

Lorsque nous détruisons un climax et installons nos champs, nous produisons beaucoup moins de biomasse sauf si nous changeons le biotope. Pour illustrer, ça veut dire que nous n’égalons pas les performances de la nature mais nous pouvons « tricher » en changeant les caractéristiques abiotique (ou physiques) : en apportant artificiellement de l’eau, en protégeant la zone du vent, en retirant ou apportant des roches différentes, en éclairant artificiellement, etc.

Ainsi, dans un désert de pierre à son état de climax avec une végétation rase, et des petits buissons xérophiles, si nous retirons les pierres et irriguons, nous allons produire plus de biomasse que le climax.

À l’inverse, si le biotope est favorable à une grosse production de biomasse, avec beaucoup d’eau, une roche favorable et beaucoup de soleil, nous ne parviendrons jamais à faire mieux que la nature.

cafe_ombrage_kerala_indeLe principe de la permaculture est de ne pas détruire les écosystèmes mais de profiter de leur excellente productivité. Si un champ cultivé, en zone fertile et bien irrigué, produit une quantité, disons 1 000 tonnes de biomasse par an, une forêt en produira au moins 5 000, souvent plutôt 10 000. Dans le cas du champ, nous utilisons 100% de la production, ne laissant rien à la faune sauvage qui disparaît donc nécessairement. En permaculture, l’idée est que si seuls 10% de la biomasse d’une forêt qui produit dix fois plus qu’un champ est utilisé par l’humain, il reste 90% de celle-ci pour la faune sauvage qui pourra donc prospérer (les chiffres sont arrondis pour simplifier l’explication). De cette manière, on peut, sans agriculture, produire autant qu’actuellement, mais en laissant 90% des nutriments (souvent non comestibles pour nous) à la faune sauvage, permettant à celle-ci de survivre sans problème. Le seul travail est de diriger un peu l’écosystème pour que, effectivement, plus de 10% de sa production nous convienne.

Dans des zones désertiques et naturellement peu productives, on peut largement augmenter la production de biomasse, notamment en organisant une irrigation intelligente. Les milieux désertiques sont fragiles et il n’est pas question ici de tout détruire ; les détails des techniques feront l’objet d’autres publications.

CONCLUSION

Ainsi, nous avons notre réponse : oui, sans agriculture, nous pouvons nourrir l’humanité actuelle (en gardant à l’esprit que cesser l’augmentation de la population humaine et même la réduire progressivement, sur le long terme, devrait être une priorité). Cela demande deux changements majeurs.

Le premier, comme démontré notamment dans notre vidéo, et par divers articles scientifiques (sources : 1 2 + article en français) c’est de se passer des élevages et de ne produire qu’une nourriture végétale.

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Le second est d’accepter de se nourrir de ce que l’écosystème local peut produire, et de ne pas imposer nos choix. Dans une région humide qui convient au riz, nous mangerons du riz et nous nous passerons de blé alors que dans une région sèche, nous accepterons de ne pas manger de riz. Si les poiriers poussent bien mais que la région est trop froide pour cultiver des pêches ou des bananes, nous mangerons des poires mais nous passerons de bananes. Sous les tropiques où les bananiers prospèrent, nous mangerons des bananes mais pas de poires.

C’est le principe fondamental qui est absolument indispensable pour nous sortir de la situation catastrophique dans laquelle nous avons mis la planète : s’adapter aux écosystèmes naturels au lieu de forcer notre environnement à s’adapter à nous.

Étudiez de plus près la notion de permaculture dans notre article permaculture végane, sachant que nous avons une vision qui ne se limite pas à suivre un “gourou” de la permaculture, comme Bill Mollison ou David Holmgren, mais de tenir compte des réalités d’aujourd’hui autant que des expériences bien plus anciennes comme celle des Aztèques – lisez par exemple cet article : “Quand les Aztèques faisaient de la permaculture

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Valéry Schollaert et le groupe Éconaturalistes – 30 avril 2020

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