Comment identifier les sous-espèces sur le terrain ?

Voici une leçon fondamentale qui sort largement du cadre de l’ornithologie. En effet, les sous-espèces et catégories d’êtres vivants concernent toutes les sciences de la nature ainsi que les sciences humaines. Les concepts sont expliqués en détails dans une vidéo que voici. La version incrustée ci-dessous est publiée sur Youtube ; elle est visible aussi sur Odysee.

Nous avons une leçon de taxonomie, par écrit et en vidéo, qui explique clairement la notion d’espèce et compare avec la notion de sous-espèce. Concernant l’écriture des noms de sous-espèces, espèces et autres, nous avons également cet article détaillé. Ci-dessous, nous allons parler de la manière pratique d’identifier les sous-espèces observées sur le terrain. Ensuite, vous pourrez participer à des exercices concrets.

Pour cela, il faut se rappeler que deux populations proches mais “distinctes” qui n’ont pas atteint un degré de divergence suffisant pour être considérées comme deux espèces différentes sont classées en sous-espèces. Cela implique deux considérations importantes :

L’une concerne l’estimation de “distincte”. Un accent dans le chant est-il suffisant ? Une nuance de couleur, un petit détail de plumage ? En réalité, dès que quelque chose est “mesurable” sur un échantillon statistique significatif, alors on peut créer une sous-espèce. Il y a donc une grande part de subjectivité.
Exemple : un oiseau de France fait, en moyenne, 50 cm de long. En Scandinavie, il fait 54 cm de long. On peut diviser les deux en sous-espèces.

L’autre concerne le flux génétique. N’ayant pas atteint le stade d’espèces distinctes, il n’y a pas de barrière génétique (ou elle est très partielle), donc un oiseau d’une des deux populations peut parfaitement se reproduire avec un oiseau de l’autre population et ainsi mettre au monde des jeunes viables qui ont des caractères intermédiaires entre les deux.

Le premier point est illustré avec l’exemple de taille mais ça peut aussi être la longueur du bec, des pattes, les proportions entre l’aile primaire (“main”) et l’aile secondaire (“avant-bras”), la couleur de l’iris, la présence de taches sur la poitrine, ou autre ; dans tous les cas, il s’agit de moyenne. Dans l’exemple imaginaire suggéré plus haut, un oiseau vu en France qui ferait 54 cm de longueur n’est pas nécessairement un égaré venant de Scandinavie : c’est peut-être simplement un oiseau français un peu plus grand. Il existe des variations individuelles chez les oiseaux comme chez les mammifères et d’autres vertébrés ; il suffit de regarder les humains pour s’en convaincre. Les Hollandais sont, en moyenne, plus grands que les Portugais (environ 10 cm de plus en moyenne !), mais il existe de grands Portugais et de petits Hollandais. Si vous voyez un grand humain, vous ne pouvez pas en conclure qu’il est Hollandais.

Ainsi, sans indication géographique, un individu isolé ne peut pas être identifié au niveau de la sous-espèce. Il est impossible de savoir si un oiseau présentant un caractère d’une sous-espèce (par exemple la grande taille) est vraiment de cette sous-espèce ou si c’est juste un individu un peu inhabituel (un peu plus grand, plus petit, plus sombre, etc.) d’une autre sous-espèce.

De plus, le second point relativise aussi le fait d’appartenir “vraiment” à une telle ou telle sous-espèce. En effet, en l’absence de barrière génétique, chaque oiseau est potentiellement un “hybride”, donc peut avoir des parents de chacune des deux sous-espèces, ou il peut être un descendant de tels hybrides qui peuvent se reproduire sans difficulté. S’ils ne pouvaient pas, ce seraient des espèces distinctes par définition (voir notre cours sur la notion d’espèce).

À gauche, un Tchitrec à ventre roux et, à droite, un Tchitrec d’Afrique (photos de Fort Portal, Ouganda). Notez la différence de poitrine : délimitation nette entre la gorge foncée et la poitrine orange vs poitrine grise. Photo du milieu : le pattern est intermédiaire. C’est un hybride entre les deux, et cet hybride est même possiblement fertile. Mais alors, les deux tchitrecs sont de la même espèce ? Ce n’est pas si simple : comme expliqué dans la vidéo, entre les hybrides fertiles à 100% (sous-espèces) et les hybrides stériles (espèces distinctes), tous les intermédiaires existent…

Dans notre exemple imaginaire, un oiseau de 52 cm peut donc être : un oiseau scandinave un peu petit, un oiseau français un peu grand, un hybride (d’un parent français et d’un parent scandinave) ou un autre mélange dont les possibilités sont infinies, avec des ancêtres français, scandinaves et hybrides depuis plusieurs générations.

Ceci étant dans un exemple à deux sous-espèces ; mais s’il en existe quatre et que les oiseaux sibériens font 56 cm et les chinois ne font que 48 cm, un oiseau vu en France de 50, 52 ou 54 cm pourrait parfaitement être un hybride sibérien x chinois égaré… et c’est toujours impossible à déterminer avec certitude.

Vu ainsi, il semblerait que nous ne puissions jamais indiquer le nom d’une sous-espèce à un oiseau à quoi cette notion sert-elle alors ?

La notion de sous-espèce pourrait être appelée “variation géographique”. Or, la géographie a ses caractéristiques et celles-ci peuvent nous indiquer beaucoup de choses.

L’Étourneau sansonnet qui vit aux îles Açores (on l’appelle Sturnus vulgaris granti ou S. v. granti pour faire plus court) est une sous-espèce distincte de celle qui vit en France qui est la nominale, nominale signifiant que la sous-espèce prend le nom de l’espèce (donc Sturnus vulgaris vulgaris ou S. v. vulgaris). La sous-espèce nominale est toujours la première qui a été décrite dans l’histoire de l’ornithologie.

Les étourneaux des Açores sont sédentaires et il n’y a aucune raison de croire qu’ils viendraient en France. De même, les analyses génétiques montrent que les étourneaux des Açores sont très homogènes, cela indique qu’il y a très peu ou pas d’influence d’autres sous-espèces. Autrement dit, les oiseaux français et du reste de l’Europe n’atteignent que rarement ou exceptionnellement les Açores.

Donc, si on observe un oiseau qui présente les caractères d’un nominal (S. v. vulgaris) quand on est aux Açores, à savoir des pattes un peu plus longues et moins de teintes pourprées dans le plumage, cet oiseau est-il venu d’Europe ? Est-ce un oiseau local (S. v. granti) un peu différent des autres ? Ou un hybride ? La réponse est… nous n’en savons absolument rien. Simplement, vu que la probabilité est faible, selon l’isolation des Açores, qu’un oiseau du continent s’égare jusque là, on ne va généralement pas prendre cette possibilité en considération. Quelque soit son “phénotype” (ses caractéristiques physiques), un oiseau vu aux Açores se fera appeler S. v. granti.

Voyez cette carte de Xeno-Canto, qui illustre, grâce aux points de couleur, la répartition géographique respective des sous-espèces. Dans l’Atlantique, les points orange montrent le fameux “granti” des Açores.

On ne nomme donc les sous-espèces avec un bon degré de certitude que lorsque celles-ci sont dans leur zone géographique. Par exemple, en France c’est toujours S. v. vulgaris, aux Açores toujours S. v. granti, en Chine S. v. porphyronotus, etc.

La géographie a toutefois ses limites aussi. Lorsque les sous-espèces à identifier sont sur des îles isolées, c’est facile, mais qu’en est-il lorsqu’elles ne sont pas séparées par un océan ?

VOYONS UN EXEMPLE CONCRET AVEC LA MÉSANGE NOIRE

Il existe des oiseaux dont les sous-espèces sont différentes en France et en Espagne, par exemple chez certaines mésanges. À Madrid ou à Paris, on identifie donc facilement la sous-espèce. Mais qu’en est-il dans les Pyrénées ? C’est le cas de la Mésange noire. Sur la péninsule Ibérique, c’est Periparus ater vieirae. En France, c’est la nominale Periparus ater ater.

Selon la “bible” ornithologique, Birds of the World, P. a vieirae est “comme la nominale, mais les parties supérieures sont teintées de brun-olive, les flancs sont brun-beigeâtre et les juvéniles ont tendance à montrer une plus large bavette brun sombre.

L’oiseau ci-dessus est pris dans les Pyrénées, à environ 1000 mètres d’altitude. Est-ce une nominale ou un P. a. vieirae ? Ou un oiseau hybride entre les deux ? Personne ne peut le dire avec cette image.

Par contre, si on observe plusieurs couples de mésanges dans une vallée, que toutes ont les flancs teintés de beige, alors nous comprendrons que nous sommes dans la zone de la sous-espèce ibérique et donc tous ces couples seront considérés comme appartenant à cette sous-espèce P. a. vieirae. À l’inverse, si dans une vallée, aucune ne semble montrer cette teinte, alors nous sommes dans la zone de P. a ater.

L’autre souci, le plus complexe de tous en fait, vient des oiseaux qui se déplacent, en particulier les migrateurs. Prenons deux oiseaux : un nicheur dans le centre de la France, par exemple la Bergeronnette printanière de la sous-espèce nominale (Motacilla flava flava) et un oiseau nicheur en Suède, la Bergeronnette printanière de la sous-espèce “nordique” (M. f. thunbergi). Lors de leur migration post-nuptiale, les oiseaux suédois passent en France.

Peut-on distinguer avec certitude un tel individu en migration ?

La réponse est plutôt non, mais c’est pas si simple.

En effet, un oiseau seul vu en France, avec la tête foncée, peut être un local atypique, un suédois “pur” ou un hybride / intermédiaire venu de la zone de contact (nord du Danemark, sur de la Suède) par exemple, ou encore tout autre chose (comme une B. f. feldegg x B. f. cinereocapilla)… donc la réponse est non. Toutefois, si toutes les bergeronnettes observées ont la tête bleue durant plusieurs jours dans une région puis soudainement plusieurs individus avec la tête gris foncé sont remarqués, on peut être certain qu’il s’agit de passage d’oiseaux de la sous-espèce M. f. thunbergi.

On ne peut pas être certain que chacun de ces individus “soit” effectivement M. f. thunbergi, mais on peut affirmer que la migration de la sous-espèce est en train d’avoir lieu. Cette nuance est cruciale et un but premier de l’article est de l’expliquer.

Cette photo qui illustre la page de la Bergeronnette printanière dans notre Encyclopédie Holistique est un bon exemple. Vu que la majorité des individus dans cette région d’Afrique ont la tête grise sans sourcil, on sait que M. f. thunbergi hiverne là-bas. Cela ne prouve pas que CET individu illustré EST effectivement un M. f. thunbergi. Il peut être génétiquement mélangé avec des gènes de M. f. thunbergi… ou pas. C’est impossible à vérifier sauf avec une analyse génétique.

Elle est souvent frustrante pour les observateurs de terrain qui aiment mettre une “étiquette” précise à chaque oiseau qu’ils observent ; certains se vexent même quand on leur explique qu’ils ne peuvent pas être “certains”.

En résumé

  • Pour les oiseaux sédentaires : on peut identifier la sous-espèce en utilisant la zone de répartition géographique comme unique critère.
  • Pour les oiseaux migrateurs, on peut identifier la sous-espèce en utilisant la zone de répartition géographique comme unique critère seulement si ces oiseaux se reproduisent.
  • On ne peut jamais identifier la sous-espèce d’un individu isolé en dehors de sa zone de répartition géographique habituelle.
  • Les observations sur un certain échantillon statistique permettent de tirer des conclusions globales sans pour autant identifier chaque individu avec certitude.

Vous pouvez maintenant réaliser nos exercices pour vérifier que vous avez bien compris les concepts expliqués ici et ainsi bien maîtriser la mise en application concrète.

Découvrez l’historique de notre Formation Ornitho !

Apprenez à identifier les oiseaux d’Europe (niveau débutant)

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