Leçon 3 : notions d’espèce et de taxonomie

Cet aspect est souvent négligé dans la littérature destinée au grand public et c’est regrettable. En effet, tous les naturalistes cherchent à identifier les êtres vivants qu’ils observent, et identifier signifie généralement “donner un nom d’espèce“.  Cette étape est essentielle pour communiquer, pour étudier le comportement, etc. et, logiquement, le premier sujet de notre formation est en effet l’identification.

passorcier1Il y a des bases sur lesquelles nous ne reviendrons pas car elles sont expliquées parfaitement ailleurs. C’est ainsi que nous invitons chaque lecteur à visionner cette excellente vidéo offerte sur la chaîne “c’est pas sorcier”.

Donner un nom d’espèce est donc important, mais la plupart des observateurs amateurs ne comprennent pas toujours ce que signifie ce mot. Les plus curieux ont été lire une définition ou deux (il y en a une vingtaine différentes) mais l’implication de ces définitions et les objectifs poursuivis sont souvent occultés. Enfin, bien que cette notion soit capitale pour les naturalistes, il faut la relativiser lorsque nous parlons de conservation.

thumbnailL3Cette mise en garde est fondamentale et valable dans d’autres domaines aussi. Il ne faut pas confondre le mot (et le concept) avec la réalité. Or la réalité est complexe et les limites des nos catégories ne lui correspondent pas toujours. Le but de cette leçon est donc multiple et il faudra probablement plusieurs lectures pour tout comprendre. Écouter attentivement les explications orales sur la vidéo sera également indispensable.

A. Définition(s) d’espèce

Le principe de base est simple. Il s’agit d’une façon de regrouper les êtres vivants dans des catégories. C’est utile pour communiquer, pour tenter de comprendre comment fonctionnent les écosystèmes (voir notre article sur le sujet), pour étudier le comportement, le rôle des êtres vivants mais aussi les maladies et bien d’autres sujets.

Le premier souci qui se pose quand on veut classer des êtres vivants, c’est qu’il y en a toujours qui n’entrent pas dans une catégorie. Tout régime raciste en a fait l’expérience : on fait des catégories d’humains, mais des individus intermédiaires existent. Tout classement des humains par la couleur de peau, la taille ou autre entraînera forcément l’existence d’individus intermédiaires ou à cheval entre deux catégories dont la limite est forcément arbitraire. La définition traditionnelle d’espèces cherche à éviter cela en groupant les individus qui peuvent mélanger leurs gênes entre eux (directement ou indirectement). Citons Wikipedia qui analyse assez bien la situation.

La définition la plus communément admise est celle du concept biologique de l’espèce énoncé par Ernst Mayr en 1942 : une espèce est une population ou un ensemble de populations dont les individus peuvent effectivement ou potentiellement se reproduire entre eux et engendrer une descendance viable et féconde, dans des conditions naturelles.

Voyez comme c’est simple, expliqué en vidéo par une professeure québécoise avec un un accent sympa en prime.

Nous n’allons pas analyser ici les multiples définitions, mais vous pouvez en découvrir quelques-unes sur la page Wikipedia. Voyons par contre quelles sont les raisons qui poussent les chercheurs à envisager plusieurs définitions différentes.

B. Pourquoi des désaccords entre les définitions ?

La définition traditionnelle d’espèce pose évidemment des problèmes, avec des milliards d’individus inclassables. Prenons un exemple ornithologique, mais il y en a encore bien plus chez les végétaux, les amphibiens, les bactéries et les virus.

parus_major_be18

parus_thruppi_ke1La Mésange charbonnière (ci-dessus) est un oiseau bien connu des européens, unique en son genre en Europe, dont l’identification est évidente. Il y a des espèces semblables en Asie et en Afrique, par exemple la Mésange somalienne, ci-contre, répandue en Afrique orientale.

Bien que la Mésange somalienne existe loin (géographiquement) de la Mésange charbonnière, les différences de plumage et de voix indiquent que ces deux populations n’auraient pas de descendance fertile en cas de contact, ce que des études génétiques confirment. Jusque là, tout est simple, ce sont deux espèces distinctes.parus_nigriloris_oriental

Voyons l’exemple d’une autre mésange, présente elle sur les îles Ryukyu (Japon méridional), photo ci-contre (cliquez pour voir la version originale). Ses différences avec la charbonnière sont aussi grandes qu’entre la charbonnière et la somalienne, donc logiquement c’est une espèce différente.

Toutefois, il y a un problème : entre le Japon et l’Europe, il y a des dizaines de populations de mésanges qui sont plus ou moins intermédiaires entre ces deux extrêmes, par exemple au Népal comme illustré ci-dessous.

parus_cinereus_np1

Entre la population du Népal et la charbonnière en Europe, il y a des intermédiaires aussi !  Idem entre celle du Népal et celle du Japon. On a donc le choix de décider que tout ce petit monde forme une seule espèce, mais celle-ci contredit la définition. Celle du Japon et celle d’Europe n’ont pas de descendance fertile naturelle. Ou alors, on coupe en plusieurs espèces, mais quelle que soit la découpe, on contredit aussi la définition car entre les populations proches de part et d’autre de la “ligne” de démarcation que nous déterminons, il y a la possibilité de descendance fertile. On peut dire ça encore autrement.

On a 5 populations, par exemple, de l’ouest vers l’est : A – B – C – D – E

A et E se comportent en espèces distinctes, sans descendance fertile. Mais A et B se comportent comme des oiseaux de la même espèce, ainsi que B avec C, C avec D, et D avec E. Dans le cas de la Mésange charbonnière (au sens large), il n’y a pas 5 populations décrites, mais 43… imaginez la complexité !

Notre définition ne permet pas de décrire de façon satisfaisante de telles situations. C’est la raison principale pour laquelle d’autres définitions voient le jour, mais toutes présentent le même type de problèmes, et il faut toujours trancher certains cas avec subjectivité (provoquant des débats d’experts interminables). Forcément, toute définition va mettre des limites strictes, alors que la vie évolue de façon constante.

C. La nature est en constante évolution et n’entre pas dans des cases

Les raisons de ces limites floues  (Wikipedia dit textuellement “L’espèce est un concept flou dont il existe une multitude de définitions dans la littérature scientifique“) sont assez simples à comprendre dès que l’on visualise bien comment se “forment” ces espèces.

Nous allons donc étudier un cas passionnant, assez proche de ·”nous” (le public est ici européen et nord-africain en grande majorité) avec des illustrations.

Il existe en Europe, en Afrique du Nord et dans les îles du nord de l’Atlantique (la Macaronésie, précisément les Canaries, Madère et les Açores en ce qui nous concerne) une série de pinsons. Si on s’en tient aux espèces telles que décrites dans les guides de terrain à jour, il y en a précisément quatre :

Pinson du Nord                         Pinson bleu
Fringilla montifringilla                Fringilla teydea

Fringilla_taxo1
Pinson des arbres                      Pinson de Grande Canarie
Fringilla coelebs                                  Fringilla polatzeki

Si tous ces pinsons étaient séparés bien clairement ainsi, aucun problème. Nous aurions 4 espèces bien définies, comme 4 “objets” différents. C’est souvent de cette manière que le grand public voit les choses. C’est dommage ! Tout d’abord car c’est éloigné de la réalité, et parce qu’il passe à côté de quelque chose de passionnant. Nous espérons qu’en analysant de façon simplifiée ces quatre pinsons, nous donnerons au lecteur l’envie d’aller plus loin. Nous irons, bien sûr, bien plus loin dans le cadre de notre formation offerte gratuitement à tous.

Notez que tous ces pinsons sont appelé “Fringilla“, cela signifie qu’ils appartiennent tous au même “genre”. Il n’existe aucun autre Fringilla que les espèces citées ci-dessus. Cette classification a pour but de refléter la réalité de l’origine de ces populations. Sans autre information que la liste ci-dessus, le fait d’avoir ces espèces classées dans un même genre peut se représenter ainsi.

fringilla_clades1

Cela signifie qu’il y a un certains temps (souvent chiffré en millions d’années), il existait une espèce, différente de toutes les autres espèces d’oiseaux, et que cet ancêtre s’est divisé en 4, ces 4 étant les 4 espèces actuelles de pinson. Cela n’a pas toujours été des espèces différentes, on ne passe pas de 1 à 4 en un jour.  Comprendre comment ça évolue permet d’appréhender le sens du classement ainsi que la difficulté de classer. Les pinsons sont toutefois un cas d’école relativement simple et nous allons nous contenter d’étudier 3 espèces pour faciliter encore la compréhension.

Aujourd’hui, le Pinson des arbres est répandu en Europe, en Afrique du Nord et danns îles de l’Atlantique alors que le Pinson bleu n’existe qu’à Ténériffe et le Pinson de Grande Canarie… à Grande Canarie, bien sur. Voyons comment l’apparition de ces espèces a pu avoir lieu.

Les Canaries sont des îles volcaniques, sorties de l’Océan il y a environ 17 millions d’années pour les plus anciennes et environ 2 millions pour les plus récentes. Ces îles ne sortent pas de la mer avec une forêt… il faut donc le temps que les écosystèmes se développent avant d’être prêts pour recevoir des oiseaux arboricoles comme les pinsons. Ce sont des volcans, et les forêts sont parfois balayées par une éruption. Il se peut ainsi que l’arrivée des pinsons soit assez “récentes”, par exemple 1,5 ou 2 millions d’années (chiffres arrondis pour faciliter la compréhension). Fringilla_map2.jpgDisons donc que les pinsons, oiseaux répandus en Europe et en Afrique du Nord, colonisent les Canaries il y a 1,5 ou 2 millions d’années. Cela signifie que quelques individus, par exemple lors d’un hiver froid en Europe, ont été poussés à chercher une zone très au sud, plus clémente, et ont atterri accidentellement aux Canaries. Cela peut aussi être des individus en recherche de territoires dans le cadre d’une population européenne ou nord-africaine très dense et dynamique.  En arrivant aux Canaries, la faune est limitée, le climat est confortable, la nourriture est présente : le paradis. Les pinsons s’installent sur une ou plusieurs îles. Il y a plusieurs cas de figure possibles. Nous en présentons deux, mais il y en a bien plus. La réalité est plus proche du second que du premier pour une raison que nous allons expliquer Fringilla_map3plus bas.


Cas de figure 1 : les pinsons ont colonisé les deux îles en même temps

Si les pinsons sont arrivés d’Europe, se sont installés sur Grande Canarie et sur Ténériffe, et que ces deux nouvelles petites populations ont fait leur vie sans échange avec les autres, alors nous avons désormais 3 espèces qui divergent depuis qu’elles sont arrivées aux Canaries. Si ça a eu lieu il y a deux millions d’années, dans ce cas le Pinson des arbres (resté en Europe) diverge du Pinson bleu (de Ténériffe) depuis deux millions d’années, fringilla_clades2le Pinson bleu diverge du Pinson de Grande Canarie depuis deux millions d’années et ce dernier diverge aussi du Pinson des arbres depuis deux  millions d’années. On peut représenter cette situation comme ci-contre.

Ce serait le plus simple, mais ça ne s’est pas passé ainsi. Nous le savons car nous pouvons comparer génétiquement et morphologiquement ces oiseaux. Le Pinson de Grande Canarie et le Pinson bleu sont plus proches entre eux que chacun d’eux ne l’est du Pinson des arbres. Comparer les gènes, par exemple, permet de mesurer le niveau de divergence : 0.5% , 1% , 2%  , etc. Nous savons qu’il faut environ 500.000 ans pour que la divergence soit de 1% chez les pinsons.


Fringilla_map4.jpgCas de figure 2 : les pinsons ont colonisé une île, puis l’autre,

Selon les chiffres de 2% de divergence par million d’années, si nous calculons par exemple 2% de divergence entre les deux espèces des Canaries et 3% entre le Pinson des arbres et chacune des deux autres espèces, cela signifie que les deux espèces des Canaries ont divergé depuis 1,5 millions d’années du Pinson des arbres et que ces deux îliennes ont divergé l’une de l’autre depuis 1 million d’années. Cela implique par exemple qu’une île ait été colonisée, puis les oiseaux qui se sont installés sur cette île durant 500.000 ans ont finalement colonisé l’autre île. L’ordre n’a pas d’importance, prenons au hasard, et postulons que Ténériffe a été colonisée en premier, puis Grande Canarie a ensuite été colonisée à partir de Ténériffe. Le contraire est évidemment possible. Cela s’illustrerait ainsi (deux présentations différentes).

fringilla_clades3


REMARQUE IMPORTANTE : si vous avez compris jusqu’ici, c’est déjà suffisant pour suivre la suite de la formation, vous pouvez zapper la fin du chapitre et aller directement au chapitre suivant, “D. L’utilité du concept…” La suite de ce chapitre est passionnante mais peut paraître trop complexe pour certains. Vous pouvez aussi choisir d’y revenir plus tard lorsque la base aura été bien intégrée grâce aux multiples exercices et à la vidéo. Il y a toutefois des exercices qui nécessitent l’exemple expliqué ci-dessous.

Continuons avec nos pinsons. Ce n’est pas fini ! Si les pinsons en étaient restés là, ce serait très simple. Ces petits coquins ont cependant encore colonisé les Canaries plus récemment ! Cette fois, c’est plus compliqué. Ils n’ont pas colonisé que les Canaries, ils ont aussi colonisé Madère et les Açores en plus de cinq îles Canaries. Fringilla_coelebs_taxo1Dans vos guides de terrain (qui ne connaissent sans doute pas encore le Pinson de Grande Canarie non plus), il est probable que le seul Pinson des arbres mâle illustré ressemble à cette photo (ci-contre). Peut-être un exemple d’un oiseau nord-africain vous est-il montré, avec le label “sous-espèce” ou “race” africana.

Toutefois, la réalité est que le Pinson des arbres présente plusieurs plumages différents, en Afrique du Nord et sur toutes ces îles macaronésiennes, jugez plutôt.

 Fringilla_coelebs_moreletti_taxo

Quel plumage magnifique, n’est-ce pas ? Alors, pourquoi ce pinson, classé comme Pinson des arbres (il est photographié aux Açores) ne serait-il pas une espèce différente comme le Pinson bleu ? Voilà où les différentes définitions arrivent à des conclusions différentes. Selon certaines définitions, ce pinson pourrait être considéré comme une espèce différente. Toutefois ce n’est pas si simple. Regardez d’autres plumages.

Fringilla_coelebs_palmae_taxo

Celui-ci est pris sur l’île de La Palma, aux Canaries. En très simplifié, il semble quelque peu intermédiaire entre les deux. C’est gênant pour séparer l’oiseau des Açores du Pinson des arbres ! C’est ainsi que beaucoup d’autres populations seraient à classer avec l’une, avec l’autre ou dans une troisième, une quatrième espèce… quelle confusion !

C’est maintenant que vous pouvez comprendre plus en profondeur le sens de la classification taxonomique ainsi que la partie subjective. Avançons pas à pas.

Nous savons (références scientifiques en bas de page) que les pinsons de Macaronésie sont venus d’Europe et ont colonisé les Açores. À partir des Açores, ils ont colonisé Madère et les Canaries, vraisemblablement dans cet ordre.

Fringilla_coelebs_canariensis_taxoCe n’est pas si simple à déterminer, notamment car il se peut parfaitement que des oiseaux comme ceux de Ténériffe (illustré ci-contre) soient effectivement venus des Açores mais ils peuvent aussi avoir été mélangés avec d’autres individus venus directement d’Europe ou même d’Afrique du Nord, ayant dès lors des gènes mélangés.  Nous n’entrerons pas ici dans ces détails complexes.

Selon les études, le plus probable est donc le scénario suivant. Une “vague” a colonisé les Açores depuis l’Europe il y a 600.000 ans. Depuis les Açores, une colonisation de Madère et des Canaries (presque simultanée) avec la dernière île colonisée le plus récemment, Grande Canarie (environ 50.000 ans). Nous pouvons dès lors illustrer tout cela sur une carte et un schéma phylogénétique.

fringilla_clades4

Le schéma ci-dessus illustre donc que des pinsons sont partis d’Europe il y a 600.000 ans et se sont installés aux Açores, puis certains de ces coloniaux ont quitté les Açores et se sont installés sur Madère, sur La Palma et El Hierro où il y aurait des échanges de population (les deux îles sont proches – sinon on aurait dessiné deux branches) et sur les trois autres îles où les échanges ont lieu ou ont eu lieu récemment. Il y a ici de multiples réflexions intéressantes.

Objectivité et subjectivité du statut d’espèce

Selon le schéma (en oubliant les populations d’Afrique du Nord et d’ailleurs), il est possible de classer les pinsons dont il est question en une, deux, trois ou cinq espèces comme suit. Pour indiquer les différentes “branches” que l’on ne considère pas comme des espèces, “branches” que l’on peut appeler “taxons” ou “clades ” (voir lexique plus bas), on les indique alors en sous-espèces.

Solution 1 : la classification actuelle selon la majorité des auteurs

Une seule espèce (Fringilla coelebs), le Pinson des arbres, divisée en 5 sous-espèces.

  1. Fringilla coelebs coelebs (Europe)
  2. Fringilla coelebs moreletti (Açores)
  3. Fringilla coelebs maderensis (Madère)
  4. Fringilla coelebs palmae (La Palma, El Hierro)
  5. Fringilla coelebs canariensis (La Gomera, Ténériffe, Grande Canarie)

Solution 2 : deux espèces, par exemple “Pinson des arbres” et “Pinson de l’Atlantique”

Le deux espèces (Fringilla coelebs et Fringilla canariensis) se diviseraient nécessairement comme suit.

  1. Fringilla coelebs (Europe)
  2. Fringilla canariensis moreletti (Açores)
  3. Fringilla canariensis maderensis (Madère)
  4. Fringilla canariensis palmae (La Palma, El Hierro)
  5. Fringilla canariensis canariensis (La Gomera, Ténériffe, Grande Canarie)
Notez que nous avons choisi canariensis pour l’espèce “atlantique” car ce nom a priorité, étant le premier utilisé dans l’histoire parmi les quatre (en 1817 dans ce cas). Nous en reparlerons dans une autre leçon.

Solution 3 : 3 espèces, par exemple Pinson des arbres, P. des Açores et P. des Canaries

Les trois espèces (Fringilla coelebs, Fringilla moreletti et Fringilla canariensis) se diviseraient nécessairement comme suit.

  1. Fringilla coelebs (Europe)
  2. Fringilla moreletti moreletti (Açores)
  3. Fringilla moreletti maderensis (Madère)
  4. Fringilla canariensis palmae (La Palma, El Hierro)
  5. Fringilla canariensis canariensis (La Gomera, Ténériffe, Grande Canarie)

Solution 4 : 5 espèces monotypiques (pas de sous-espèces) : Fringilla coelebs, Fringilla moreletti, Fringilla maderensis, Fringilla palmae et Fringilla canariensis.

La décision à prendre entre ces quatre cas de figure est assez subjective et dépend des définitions. On peut préférer tout garder en une espèce comme c’est l’habitude actuellement, sachant que tous ces oiseaux sont proches. À l’inverse, pour attirer l’attention sur ces taxons endémiques et mieux suivre leurs populations, organiser leur protection, etc. on peut choisir des divisions en plusieurs espèces. C’est ici qu’il y a une partie assez arbitraire et des discussions récurrentes entre experts.

À l’inverse, il est assez objectif de refuser d’autres solutions. Si vous estimez, selon les images ou vos observations (le chant par exemple), que canariensis est nettement différent des autres, vous ne pouvez cependant pas raisonnablement suggérer que c’est une espèce différente et garder toutes les autres ensemble. En effet, canariensis forme un “clade” avec palmae, maderensis et moreletti et le séparer des autres taxons le rendrait non-monophylétique.  Nous illustrerons ces termes dans le petit lexique plus bas, mais à ce stade, un petit schéma sera le plus parlant pour nos pinsons.

fringilla_clades5

La subjectivité et la variabilité liées aux définitions consistent principalement à déterminer la “limite”, donc la ligne, sur notre schéma, en dessous de laquelle le niveau de divergence est insuffisant pour classer les taxons en espèces distinctes. Pour le dire plus simplement, est-ce que 600.000 ans (ou 1,2%) de divergence est assez pour faire deux espèces de pinsons ou pas ? Selon la ligne rouge (solution 1) non, selon la ligne verte (solution 2), oui. La réponse varie selon les définitions et, parfois, selon les interprétations de ces définitions.

Notez qu’un autre élément assez objectif, en plus de créer des taxons monophylétiques (origine commune exclusive – voir lexique)  est la cohabitation. Le Pinson des arbres (F. c. canariensis) cohabite avec le Pinson bleu et le Pinson de Grande Canarie, et il ne s’hybride avec aucun d’entre eux. Dans un cas pareil, toutes les approches actuelles de la classification s’accordent pour dire que cela confirme qu’il s’agit d’espèces distinctes.

Voyons alors notre tableau définitif correspondant à la classification la plus largement acceptée pour tous les pinsons dont nous avons parlé jusqu’ici.

fringilla_clades6

Notez que certains scientifiques tentent d’avoir un tel tableau pour tous les oiseaux du monde. Il faut évidemment remonter plus haut et grouper convenablement les genres en familles, les familles dans les ordres, etc. On reparlera plus bas de ces différents niveaux. Le tableau le plus cohérent jusqu’ici est celui de John Boyd, et nous vous invitons à l’utiliser quand vous voulez, le voici.

Notez aussi que les sous-espèces du Pinson des arbres en Afrique du Nord sont très proches de F. c. coelebs, donc nous ne pourrions les séparer en espèces distinctes que si les taxons atlantiques le sont aussi.

D. L’utilité du concept dans notre Formation Ornitho

Malgré ces limites du concept d’espèce, il faut bien des mots pour se comprendre. Grouper les individus par espèce permet beaucoup de choses, et donc nous n’allons pas nous en priver. Toutes les explications ci-dessus permettent de relativiser le concept, surtout lorsqu’il s’agit de conservation. Il s’agit aussi d’accepter que des individus ne soient pas identifiables, car ils n’entrent tout simplement pas dans les catégories existantes. Toutefois, une classification bien faite donne beaucoup d’informations et les recherches pour constituer un arbre phylogénétique cohérent du vivant, dont les oiseaux, sont passionnantes et apportent beaucoup d’informations sur la manière dont les êtres vivants s’adaptent, interagissent, évoluent, migrent, colonisent, etc.

La méthode Formation Ornitho est d’ailleurs essentiellement basée sur ce principe : en connaissant bien la position taxonomique d’un oiseau et en comprenant bien les implications de cette classification, on peut en déduire une série d’informations sur le comportement, l’habitat, la morphologie et d’autres aspects qui peuvent servir à la fois à l’identification, mais aussi à une meilleure connaissance générale de l’oiseau concerné.

saxicola_torquata_tz1

E. Utilisation pratique et autres niveaux taxonomiques

Lorsque vous avez compris que classer deux populations en une espèce ou deux dépend avant tout de la divergence entre ces deux populations, une question ce pose : que faire lorsque la divergence est beaucoup plus grande ?

On a vu que les Pinsons de Grande Canarie et bleu correspondent à deux espèces différentes selon la plupart des définitions d’espèces actuelles car leur divergence est suffisante, et celle-ci se chiffre autour du million d’années. Qu’en est-il de deux populations qui divergeraient depuis, disons, 50 millions d’années ?

Forcément, plus de divergence, c’est souvent plus de différences… 50 millions d’années, ça peut être des oiseaux aussi différents qu’un roitelet et un corbeau, qu’un vautour et un épervier… ainsi, en augmentant le nombre de catégories, on peut mieux indiquer le niveau de divergence. Ensuite, s’il y a une part d’arbitraire, avec des décisions qui dépendent d’aspects concrets et pratiques, il faut comprendre que la caractéristique nécessaire à toute division taxonomique en genre, sous-famille, famille, sous-ordre, ordre, classe, etc. est que ces groupes soient monophylétiques. C’est un aspect essentiel : tous ces groupes d’individus doivent avoir un ancêtre commun qui n’est pas partagé avec les individus des autres groupes. aegithalos_caudatus_belL3Par exemple, en disant que les mésanges forment une famille (Paridae) qui ne comprend toutefois pas la Mésange à longue queue, on affirme que toutes les mésanges de cette famille ont un ancêtre commun, mais que la Mésange à longue queue, elle, ne descend pas de cet ancêtre.

On crée alors une autre famille pour la Mésange à longue queue (Aegithalidae), et on y place des individus (groupés en espèces) qui ont un ancêtre commun avec elle mais pas avec d’autres oiseaux.

Au sein des familles, on peut aussi regrouper les espèces en tribus, en genres, en sous-genres, etc. selon le même principe. Comme on l’a vu ci-dessus avec les pinsons, et dans la vidéo avec les “mésanges bleues”, certaines espèces ont un ancêtre commun partagé avec aucun autre. On va donc créer d’autres groupes monophylétiques, dans le but de représenter le mieux possible l’historique des relations entre les différentes populations.

Très important, référez vous à notre article “comment écrire le nom des oiseaux” pour apprendre les règles d’écriture de ces groupes taxonomiques.

F. Exercices

Le but de cette leçon dans le cadre de la Formation Ornitho est de comprendre le concept, ses limites et, surtout, être capable de lire les documents ornithologiques. Pour jongler avec le vocabulaire et bien visualiser le sens de la classification utilisée, les exercices posent des questions très précises auxquelles il faut répondre de façon aussi précise. Des instructions précises et liens vers d’autres pages informatives seront donnés à chaque exercice.

  1. Le Rougegorge familier
  2. (en contruction)
  3. .

 

G. Lexique

  • Clade : “branche” évolutive ou encore “groupe monophylétique” – Sur Wikipedia.
  • Génotype : informations contenues dans le génome – sur Wikipedia.
  • Monophylétique : se dit d’un groupe d’individus qui ont tous un ancêtre commun qui n’est partagé avec aucun individu en dehors de ce groupe. Voir monophylie sur Wikipedia.
  • Phénotype : ensemble des traits observables sur un organisme (par exemple chez une espèce). Sur Wikipedia.
  • Taxon : entité conceptuelle regroupant des individus selon la classification choisie. Actuellement, sauf erreur de classification, tous les taxons sont forcément des clades ; par exemple les espèces, les genres, les familles, etc. Sur Wikipedia.

H. Référence

Il est important de rappeler que si la vie est en perpétuelle évolution, la science est loin de tout maîtriser et des nouvelles recherches font constamment évoluer aussi les connaissances. L’histoire des mésanges présentée dans la vidéo se base sur cette étude :

Disentangling the complex evolutionary history of the Western Palearctic blue tits

Sans grande surprise, certains autres chercheurs n’approuvent pas tous les résultats obtenus. Il est donc possible que notre compréhension de l’histoire de ces mésanges évolue et que la classification s’adapte – cette remarque étant d’ailleurs valable pour tous les oiseaux et tous les êtres vivants.

Concernant les pinsons, il y a plus d’études convergentes, mais des résultats étonnants obtenus notamment sur des individus nord-africains posent encore de nombreuses questions. Voici quelques sources sur ce sujet : un article de vulgarisation de British Birds (pdf), et des publications concernant les pinsons bleus :  Species-level divergences in multiple functional traits between the two endemic subspecies of Blue Chaffinches Fringilla teydea in Canary Islands, Integrative taxonomy reveals Europe’s rarest songbird species, the Gran Canaria blue chaffinch Fringilla polatzeki.

Voici des liens internes pour aller plus loin.

 

Retour à l’accueil Formation Ornitho  – Aller à la leçon 1 – Aller à la leçon 2Formation ornitho logo.jpg

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6 thoughts on “Leçon 3 : notions d’espèce et de taxonomie

  1. Quelques coquilles à corriger:
    L’implicationS
    comment fonctionneNT les écosystèmes
    les individus qui peuvent mélanger leurS gênes entre eux
    provoquant des débatS d’experts
    des limiteS strictes
    notre formation offertE gratuitement
    (souvent chiffré en millions d’années), il
    la nourriture est présente : lE paradis
    permet de mesurer lE niveau
    Selon certaines définitionS
    LeS deux espèces
    les interprétations de cEs définitions
    pour constituer UNe arbre
    questions très précises auxquelles IL faut répondre
    l’histoire de ces mésanges EVOLUE
    des publications conCernant

    Bonne journée
    Françoise

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